Panne de locomotive à Francfort
Les départs en voyage au long cours sont toujours émaillés d’imprévus, spécialement ceux en train. D’autant plus quand tu habites en France. L’an dernier déjà, j’avais dû sauter dans un bus, puis enchaîner avec plusieurs TER afin de rejoindre la Suisse, suite à une grève inopinée à la SNCF. Un running gag qui faire rire jaune, surtout quand cette fois-ci, c’est sur toi que ça tombe…
Mais cette année, ce n’est pas la SNCF qui a déraillé, ce sont nos amis d’ÖBB qui, le matin même, t’envoient un petit mail sympa pour te prévenir que ton train est tout simplement annulé, sans plus d’explication. On nous dira d’abord que c’est la faute des français, qu’il y a de la friture sur la ligne, euh pardon, des travaux sur la ligne entre la France et l’Allemagne. Mais, finalement, c’est la locomotive du vieux train de nuit qui est tout bonnement tombée en panne à Francfort. Les passagers sont donc sommés de rejoindre l’Allemagne en mode débrouille, pour attraper le train de nuit à 4h du mat’ en direction de Berlin.
Évidemment en quelques heures, impossible ou presque de se retourner, ce sera donc l’avion, alternative parfaite quand on part pour un rail trip à travers l’Europe, on est plus tout à fait dans le thème. Tant pis, c’est la vie !


Pas si pauvre mais toujours sexy : où est passé l’esprit berlinois ?
Arrivée dans la capitale allemande par les airs donc, pas vraiment le plan que j’avais imaginé. Mais quel bonheur de retrouver Berlin, ville qui me suit depuis des années. Tu le sais, j’affectionne particulièrement cette capitale pour la musique techno évidemment, mais aussi pour son atmosphère, son caractère si particulier. Une ville pauvre mais sexy, comme disait son maire Klaus Wowereit au début des années 2000.
Depuis, la ville a fait du chemin pour s’imposer comme l’une des métropoles européennes les plus prisées par la jeunesse. Jusqu’à en perdre son âme sous la pression foncière diront certains. Et c’est vrai que la Berlin alternative des squats, capitale des cultures urbaines et d’une certaine image de la société, plutôt anti consumériste et libre, semble aujourd’hui bien loin.
Mais à se balader dans les rues de Berlin en 2024, on ressent encore fortement son esprit si particulier. Si certains coins sont pris d’assaut par les touristes, d’autres quartiers et d’autres lieux réinventent encore et toujours la culture alternative du XXIe siècle. C’est la cas du squat queer Tuntenhaus, qui résiste encore et toujours. Mais aussi du jeune club RSO qui tente de faire perdurer l’héritage des nuits techno berlinoises, loin des programmations mainstream.
Au printemps, Berlin est encore maussade. Quelques rayons de soleil, puis le gris qui inonde la ville. En balade dans Nikolaiviertel, nous sommes obligés de raser les murs pour contrer le vent, la pluie et le froid. 10°C au compteur. L’occasion d’entrer chez Erzgebirgischer Weihnachtsmarkt, une boutique de Noël ouverte 365 jours par an, qui propose un concentré du kitsch noelesque germanique. Angelots, bougeoirs en bois, mini chalets, boules peintes à la main, toute la panoplie est là. Ne manque plus qu’un vin chaud et avec cette température, crois-moi, ça passerait comme une lettre au Père Noël.


Et toujours le Landwehrkanal
Mais en venant à Berlin ce printemps, j’ai surtout retrouvé mon canal. Le Landwehrkanal. Il s’écoule au sud du centre-ville, traversant Neukölln, Kreuzberg et Tiergarten. Je l’avais exploré en bateau-mouche il y a quelques années. C’est aussi l’une de mes balades favorites à vélo dans Berlin.
Un dimanche sur 2, le long de Maybachufer, le traditionnel flohmarkt est devenu le lieu de rendez-vous de tous les bobos et les hipsters berlinois, à la recherche des plus belles pépites à chiner dans les dizaines de stands de frip installés le long de l’eau.
A la fenêtre du restaurant Life, des dj’s balancent quelques galettes en pleine rue. Des enfants s’agitent, quelques danseurs aussi, parfois tout juste sortis d’un after tout proche. Les anciens du quartier squattent les bancs de la promenade. Un joyeux bordel, un melting pot, une soupe berlinoise. Et la mayonnaise prend, doucement, tout au long du dimanche, jusqu’au coucher du soleil, qu’on admire depuis le Thielenbrücke ou un bateau gonflable, quand vient l’été.
Cette année, on a échangé notre appartement avec une Berlinoise vivant à Friedrichshain. Depuis 20 ans je viens dans ce quartier que j’ai vu se transformer avec l’arrivée des touristes, qui comme moi à l’époque, profitaient de vols à bas coût pour écumer tous les clubs de la ville en un week-end. Ce quartier autrefois alternatif, connu pour ses nombreux squats, notamment ceux de la Mainzer Straße qui furent évacués manu militari, à grand renfort policier dans les années 1990. Ou le dernier survivant, le Liebig 34, qui fut vidé en 2020, cette fois sans heurts.


Jusqu’où ira la gentrification ?
Aujourd’hui, Friedrichshain s’est gentrifié, Friedrichshain s’est occidentalisé, Friedrichshain s’est capitalisé, preuve en est le fameux East Side Mall ou l’horrible tour Amazon, qui sont venus à jamais défigurer l’image du quartier. Et pourtant, il y a encore là-bas de petites poches de résistance, des fêtes improvisées au bord des voies ferrées, sous le pont de Warschauer Straße, ou la Raumerweiterungshalle, près de Ostkreuz.
En 2024, les lieux et les formes de la contestation ont changé. On ne se bat plus contre la folie ravageuse des lobbies immobiliers, qui veulent transformer les squats en résidence de luxe. On se bat pour un projet d’autoroute vieux de 20 ans qui entend traverser la ville par l’est, en passant devant Ostkreuz, rasant au passage des lieux incontournables de la nuit berlinoise : le Renate, About Blank ou Else. Comme un dernier coup porté à la vie alternative berlinoise.
Alors artistes, fêtards, étudiants ou habitants de tout bord se réunissent certains dimanches pour des démos à vélo, au son de la musique techno, dans une ambiance bon enfant. Les vélos reprennent droit sur la cité, roulant sur des portions d’autoroutes fermées ou à travers tous les quartiers de l’est et de l’ouest berlinois. Mais pour quel résultat ? L’avenir nous le dira… en tout cas j’espère ne jamais voir cette autoroute troubler la quiétude du Treptower Park, immense îlot de verdure posé au sud de la Spree, dans l’ancienne Berlin communiste.


Au fil de la Spree
Au fil des années, les berges de la Spree ont également bien changées. Face à Treptower Park, la presqu’île de Stralau s’est métamorphosée, pour passer d’une simple île de pêcheurs à une véritable ville sur l’eau, entre la Spree et le lac du Rummelsburg. A vélo, on se régale sur les chemins qui longe la rivière, au pied d’incroyables architectures contemporaines, dissimulées parfois dans la nature.
C’est ici que se trouve aussi le siège de la Spree:publik, une association de bateliers artistes et artisans de la culture à Berlin et sur la Spree. Sorte de communauté d’irréductibles vivant sur des barges en bois amarrées aux quatres coins de Berlin, qui militent pour une utilisation participative des eaux berlinoises.
Wasser ist für alle da ! Pour ces militants de la dernière heure, la Spree est le dernier espace libre face à la gentrification grandissante de Berlin. Chaque année au mois de juillet, l’association organise Rummel auf der Bucht, un festival qui réunit artistes, habitants et communautés de bateliers pour 3 jours de festivités sur l’eau.


A vélo, le long de l’eau
Il existe à Berlin un système de ferries qui permettent de naviguer sur la Spree et différents lacs autour de la ville. Si tu pédales à travers Treptower Park en remontant le long de la rivière, tu atteindras en 20 minutes l’embarcadère du Fähre F11, Baumschulenstraße, qui traverse la Spree au sud du Plänterwald et relie Treptow à Oberschöneweide. Tu rejoins alors la Europa Radweg R1 qui relie Londres à Saint-Pétersbourg en passant par Berlin.
C’est parti pour une incroyable promenade qui mène à Berlin-Köpenick puis au Müggelsee, en traversant ensuite la petite Venise berlinoise, connue sous le nom de Neu-Venedig. Ce quartier résidentiel traversé de nombreux canaux offre une balade inattendue entre ville et campagne. A Ekner, aux portes du Brandebourg, tu peux rejoindre le centre-ville avec le S-Bahn.

Ainsi s’achève cette balade à Berlin, étape incontournable dans mon voyage en train vers les Balkans et la mer Adriatique. Ce voyage fait partie du carnet Le Havre – Venise, un voyage en train de la Manche à l’Adriatique, en passant par l’Europe centrale.


